



A Paris, Guy de Sauvage découvre une liberté jusqu’ici insoupçonnée. Sa peinture se libère elle aussi petit à petit. Fervent admirateur de Messagier dont il avait découvert le travail à l’occasion d’une exposition à Bruxelles, bien avant qu’il ne devienne célèbre, il se retrouve pleinement dans sa peinture abstraite, inspirée par la nature.
Grands formats

Il porte beau sa quarantaine et deux héritages familiaux lui ont apporté une aisance financière qui le soulage des contingences matérielles. De plus, à l’époque, le taux de change entre le franc belge et le franc français est particulièrement favorable aux Belges. Cependant, sa prestance cache une santé précaire (pulmonaire, il a frôlé la mort à l’adolescence). Mais surtout, il est neurasthénique. Sa vie à Paris pourrait lui sembler épanouissante, mais ce n’est pas le cas. Sa quête artistique ne parvient pas à le satisfaire, même s’il affirme que « Peindre rend heureux ». Il se cherche sans relâche.

Parfois dans l’impasse, Il lui arrive même de faire appel à ses collègues. Un jour, sur le quai des Grands-Augustins, il rencontre Alechinsky qui allait porter chez le restaurateur de tableaux Chauffrey, une toile qui s’était envolée du toit de sa voiture. « Je me désespérais devant une toile que je n’arrivais pas à terminer », relatait Guy. « Je l’entraîne alors rue de Savoie pour lui montrer la toile en question. Et il m’a donné la solution pour l’achever ».
Guy de Sauvage n’est jaloux ni du talent ni du succès des peintres qu’il admire. Bien au contraire. Il fréquente les galeries d’art en vue. André Schoeller, « Il expose des peintres que j’apprécie : Messagier, Duvillier, Reyberolle… » a-t-il noté. Sur la galeriste Denise Breteau il écrit : « J’aime son local. Cette galerie me semble courageuse et pure : Messagier, Duvillier, Laubiès, Duque, Benrath… ». Chez Daniel Cordier : « Ses peintres sont parmi les meilleurs : Michaux, Dewasne, Réquichot… ».

Il réussira à nouer des relations avec quelques peintres. Avec Yves Klein, par exemple, qui le reçoit en kimono dans son appartement dépouillé. « Une salle vide et blanche, meublée seulement d’un banc et d’un immense tapis blanc ». Insolite, à l’époque. Guy en ressortira avec sous le bras un exemplaire du fameux « Journal d’un jour », qui paraîtra le lendemain.
Guy de Sauvage essaie d’intéresser certains critiques, tels Michel Ragon ou Julien Alvard, qui viendra lui rendre visite rue de Savoie. « Mais il était très malade, et il a fait un malaise », narre l’artiste. Julien Alvard décédera peu de temps après.
Mais là où le bât blesse, c’est qu’il n’arrive pas à intéresser les galeristes. On ne cache pas ses origines, et il faut dire que, de leur point de vue, M. de Sauvage ressemble plus à un client potentiel qu’à un artiste. Un seul lui fera confiance : Lucien Durand, réputé, à juste titre, pour être un grand dénicheur de talents. Malheureusement, pour Durand, « l’abstrait c’est fini ». Il a préféré exposer les céramiques de l’artiste. Ce ne fut pas une réussite.

Ses toiles abstraites deviennent de plus en plus monochromes…

…C’est la traversée du désert.
Et soudain sa peinture devint cosmique…

… Solaire

Après cette longue période au cours de laquelle sa peinture s’est progressivement dépouillée, Guy de Sauvage se lance soudain dans une expression violente et lumineuse. Les astres qui entraient jusqu’ici marginalement dans ses compositions en deviennent les sujets principaux et uniques. Rayonnement, implosion, explosion, destruction… Il exprime la puissance des forces cosmiques.

L’époque amène aussi son lot de matériaux nouveaux qui donnent de nouvelles perspectives aux artistes. Guy de Sauvage délaisse ses tubes de peinture à l’huile pour adopter des gouaches acryliques aux couleurs vives, voire fluorescentes.
Il aime utiliser le rhodoïd et le plexiglas teintés, joue avec des collages de matériaux insolites tels que l’emballage doré des chocolats de Pâques ou des tissus lamés. Le thème du cercle, de l’astre, est récurrent, quasi-obsessionnel.

Et vint Mai-68
La famille de Sauvage habite en plein Quartier Latin lorsque surviennent les événements de Mai-1968. Un vent de liberté (porteur il est vrai de gaz lacrimogènes) souffle sur Paris et le peintre sent que désormais les choses ne seront plus jamais comme auparavant. En spectateur il monte sur les barricades, et détale avec les manifestants lorsque chargent les CRS. Problème : trahi par son allure bourgeoise, les étudiants le regardent de travers, craignant avoir affaire à un flic en civil. Il n’en reste pas moins que cette révolution culturelle va le marquer profondément pour le reste de sa vie.

Les artistes sont bien évidemment concernés par ce nouvel ordre des choses. L’art doit-il être réservé à une élite capable de se l’offrir ? Pourquoi ne pas reproduire une oeuvre originale pour diviser son prix par le nombre d’exemplaires, et faire autant d’heureux possesseurs de créations artistiques ? Guy avait déjà fait de la sérigraphie par le passé, il remonte un atelier rue Gît-le-Cœur, pas très loin de la rue de Savoie. C’est un duplex au 6e étage d’un immeuble neuf. Il installe Benoît, son fils aîné dans le studio et travaille à l’étage supérieur.

Même s’il aurait aimé en faire bien plus, Guy de Sauvage n’aura reçu commande que de deux affiches, au cours de sa carrière. Ces expositions ephémères dans son quartier le réjouissaient, surtout lorsqu’un collectionneur en faisait disparaître prématurément un exemplaire.
